L'ardeur, comme un courage

Aller chercher le courage là où il s'épuise. Prendre la main tendue qui remue encore. Redonner corps au mouvement qui relie les êtres disparus. Ce n'est pas si difficile  aujourd'hui même. La ville est debout derrière et j'écris. Rien ne s'y oppose vraiment, le temps palpite comme un coeur ordinaire. Sans ardeur ni ferveur mais j'écris à mi-voix. Je dois rassembler les silences et les trier méticuleusement. J'écris au plus près de l'idée qui surpasse la sensation et le souvenir. Les mots ne prennent pas la même place qu'autrefois. Leurs voix multiples peinent pourtant à trouver la juste force sur la page d'écran. Je ne peux pas leur dicter autre chose que la patience. Tout se recoupe et se décuple dans le désordre, le puzzle est ancestral. Tous les visages réclament un droit de réponse aux questions qui ne sont pas encore posées. Tout aurait pu rester en l'état dans un recoin de grenier mental. Après tout, a-t-on besoin de remuer la poussière des histoires révolues ? Mais je perçois de plus en plus le murmure et le ferment de ce trésor inexploré. Ne pas arracher n'importe comment la paroi qui maintient les stridences originelles. 

Dans ma lecture du livre de Patrick LAUPIN, L'Alphabet des oubliés, je trouve encore des pépites. Des formulations venues de sa rencontre avec des enfants et des jeunes en grande difficulté personnelle et sociale, venus dans ses Ateliers d'Ecriture, et qui ont tous en commun d'avoir été éloignés de la parole écrite pour des raisons variées, conjoncturelles ou même par incompétence de leur ange gardien...Cela ne s'invente pas, cela se vit... Patrick LAUPIN est allé les chercher avec douceur dans leur lieu d'écriture intime, celui qu'ils méconnaissaient ou avaient abandonné faute d'interlocuteur attentif et confiant. Le résultat est fabuleux. Le contact humain évoqué dans tous ces textes, est d'une beauté insoupçonnable, le livre les révèle soigneusement en 400 pages au moins, comme 400 coups d'éclats de joie, posthumes (?). Le lieu d'écriture de Patrick LAUPIN est si peuplé qu'il nous faut des précautions nouvelles pour entrer et séjourner dans ses pages sans déclencher des sensations d'intrusion. Heureusement, il place ses propres mots sur chaque visage pour en détourer le mystère et l'aider à faire surgir une grâce inattendue. Comment ne pas penser aux gestes d'accouchement dans le péril imminent d'une naissance exténuée venue à contre-temps , contre toute attente, dans un moment choisi  et totalement inoubliable pour qui était là, dans le dispositif d'écriture. Ce ne sont pas les mots scolaires ni les apprentissages de savoir formels qui amènent à ces vérités fondamentales, ces condensations de sens qui valident l'existence même. Parce que c'était lui, parce que c'était eux, l'écriture a trouvé son lieu commun et les chemins relationnels qui y conduisent. Des textes qui cognent sans sommation à la porte de l'humanité,  mais sans reproche. Le mal est fait, la joie d'écrire revient de loin. L'ardeur à dire l'indicible est une énergie qui puise au plus profond. L'ardeur est contagieuse, d'autant mieux si elle est désespérée, mais il faut oublier cela dans l'action pour ne pas casser son élan réparateur. 

 

 


 

Photo d'accompagnement : Tableaux de Winfried VEIT