UN CRI

 

Morte il y a quarante ans, ma mère, j’arrive à l’âge où tu étais sous terre. 
J’ai été pour toi mai-soixante-huit à moi seul. Je t’ai retournée, incendiée.

La nuit, parfois, tu reviens, désolée, ombre de ton ombre maigre et sèche. 
Je souffre encore de n’avoir pas cueilli ton dernier souffle sur mes lèvres.

J’ai perdu mon père en chemin, en chemin de rêve, de cauchemar. Le cri
S’est effacé sur l’ardoise de la mémoire. Votre couple ainsi reste déchiré.

Aucune consolation n’existe. Le remords idiot flotte, un bouchon sur rien.
Nous vivons tous comme des marbres issus d’une carrière, taillés, ventés.

Ce qui nous a porté, qu’à notre tour nous apportons à autrui, se perd aussi.
C’est notre vie, ce bloc de douleurs et de joie, cet interstice, et notre mort.

Ne cherchez pas ma tombe ! Les herbes l’auront recouverte. Et c’est bien,
Ce cycle qui m’emporte, tandis que je pense à vous dans les siècles futurs.

 

 
 

Je sais aujourd'hui pourquoi je n'ai pas pu écrire quelque chose à son auteur, sur ce livre. L'expérience de Pierre PERRIN était à l'opposé de la mienne, et j'ai eu peur de la lui reprocher sous une forme larvée. Cela n'a aucun sens de vouloir convaincre un autre soi-même  que la tendresse d'une mère même maladroite est primordiale, sacrée, que son souvenir même halluciné doit effacer toutes les ardoises de non-dits, les gestes empêtrés ou suspendus, les secrets de vie et de mort trop pesants. L'absence de grâce n'est pas un délit. Reconstruire l'histoire à soi-seul.e, d'un seul tenant, un cri ou autre chose, la rendre buvable, partageable sans honte avec pudeur...  Je n'aime pas la violence verbale, sa facilité de surgissement, son manque de considération pour le ou la destinataire. Je n'aime pas la violence et le manque de tact tout court. Tout acte de contrition est inutile. Le mal est fait. Le pardon ne peut advenir qu'entre vivants à parole égale ou aidée par des tiers. Comment faire lorsque ça déborde et infiltre toutes les attitudes et les pensées ?  Comment calmer la voix intérieure qui se fraye un chemin jusqu'à la page blanche ? Purger la mémoire, faire la part des violences et des carences intrafamiliales... Pointer là, où ça failli, foiré, "merdé" comme on dit aujourd'hui ... Et quand ça s'est réparé, rafistolé, colmaté, surmonté, que dire de plus ou de moins ?  Histoires de vie, histoires de honte ou de culpabilité, histoires collectives où l'individu morfle, à mort parfois... "Les réponses ne sont pas dans les paysages" disait Charles JULIET, elles sont en nous et nous le savons parfois très tard. Est-ce que ce livre m'a fait violence ? Je préfère dire que non, mais qu'il m'a touchée sur le moment. 
 
J'aime ce qu'écrit Patrick LAUPIN dans son Alphabet des oubliés, sur l'écriture, à propos de Samuel qui refuse d'écrire la trace et Yanis qui écrit tout le temps des traces...
La plupart de ceux qui écrivent ont des trouvailles et font des simultanés qui se résument au bout du compte à des traits univoques de conscience. On ne sait jamais bien ce qu'il y a derrière. Ils naviguent lexiques. Et le lexique a le tort néfaste de très vite laisser décamper l'essentiel. Rarement l'épreuve de la faille et du défaut étymologique sont pris au sérieux dans le corps phrase des lettres faute d'expérience. 
 
Entre l'impossibilité d'écrire, le refus d'écriture, et l'écriture courante, il y a toute une meute de mots qui tente de garder sa place légitime ou assignée. J'entends les aboiements et vois les atermoiments dans tous les livres que je lis. La question technique devient secondaire. Je ne lis que de coeur ce qui creuse loin. Je n'ai aucun ressentiment contre ceux et celles qui écrivent avec leur barda intime, j'en suis.
 
 
 
Photo d'accompagnement : Dessin de Winfried VEIT pour mon   poème  Enfance kilomètre zéro