Le tiroir aux mouchoirs

L'usage des mouchoirs en tissu est un souvenir d'enfance.

- Mouche ton nez et dis Bonjour à la Dame! est une injonction plus ou moins autoritaire, souvent rieuse et répétée pendant nos jeunes années.

A cette époque, en changer tous les jours pendant la saison des rhumes était une obligation, et la machine à laver familiale, ou la lessiveuse en zinc les engloutissait tout morveux pour les faire ressortir impeccables et pimpants un cycle à 90° plus tard. Miracle ordinaire que nous avons dû longtemps à l'immémoriale poudre à laver Bonux  bonifiée par un jouet protégé dans un sachet plastic hermétique, sournoisement caché au fond de l'emballage en carton parallélipédique, butin que nous nous disputions âprement et que nous perdions presque aussitôt... C'était un privilège au mérite aléatoire que de pouvoir se l'approprier avant les autres petits sauvages de la fratrie... et un encouragement certain à mieux salir nos vêtements. L'odeur de poudre lavante était aussi très attirante. Le repassage de mouchoirs était le tout premier exercice d' initiation à l'utilisation du fer à repasser maternel et l'odeur du tissu chaud me remonte encore dans les narines. J'ai aimé cette corvée honorifique qui a préfiguré toutes les autres beaucoup moins agréables et bien plus ennuyeuses. Retrouver ces mouchoirs tout froids mais presque bien pliés dans un tiroir de la maison parentale m'a redonné la nostalgie des ambiances domestiques. Etre la fille d'une ménagère de plus de trente ans et apprendre à son contact à trouver les bonnes manières de la condition féminine du moment n'a pas que des inconvénients. En vieillissant les souvenirs des astuces et des obsessions maternelles me font sourire. Elle y a consacré une énorme partie de sa vie dans un tablier fleuri sans manches. Cet attribut indispensable était acheté sur le marché du jeudi, ou chez les merciers près de la mairie mis en concurrence avec la complicité des autres villageoises. J'en ai retrouvé un tout raide, tout neuf dans l'un des placards d'une chambre. Heureusement, il n'est pas à ma taille. J'aimerais le mettre dans un musée de l'émancipation des femmes, qui n'existe pas encore. Tous les objets  ici me parlent de notre mère et il y aussi ceux du père, il a ses mouchoirs en coton lui aussi, plus grands, plus longs à déplisser et à plier. Il y a aussi les serviettes, les draps, les nappes mais c'est une autre histoire... Je referme le tiroir à mouchoirs pour les protéger encore un peu de l'oubli... et de la prévention nosocomiale moderne... qui les a fait disparaître au profit des mouchoirs en papier U.U ( Usage Unique).