La vie intime est maritime | Alain SOUCHON

Revue de Tête

C'est la nuit qu'elle s'interrompt jusqu'à ce qu'une insomnie la fasse sortir du noir. Ce que je pourrais appeler, en attendant mieux, revue de tête est une sorte de diaporama permanent de mes pensées. Je n'en maîtrise pas totalement le défilement car le mécanisme semble plus biologique qu'intellectuel. Je sais seulement que la qualité de l'humeur et de l'humour du jour influence directement la sélection d'images mentales captées comme des papillons. Même si je ne comprends pas la provenance exacte de ces insistances très éphémères, ces présences parfois hallucinées, je compte sur les mots pour pouvoir les attraper et les décrire. C'est une activité ou même une réactivation que je n'avais pas le temps de faire lorsque je travaillais à l'extérieur de la maison, tout au long de ces longues années où ma liberté de mouvement était contrainte par la profession et la parentalité. Je savoure cette irruption de ralentissement qui repose enfin le corps et refleurit l'esprit avec un certain enthousiasme qui lui aussi est un revenant. Les aspects négatifs du vieillissement n'envahissent encore pas trop la conscience, sauf lorsqu'il s'agit des autres, les proches ou les personnes dont je peux observer qu'ils en subissent les effets délétères à leur insu ou manifestement dans la plainte qu'ils en font. J'écris pourtant avec un grog prêt à boire à côté du clavier. Je ne sors pas encore de cette attaque virale et les douleurs de gorge sont réapparues, la fatigue aussi... Je prends mon mal en patience, la saison hivernale n'est pas terminée, et les microbes sont comme les oiseaux, ils s'installent là où ils peuvent se tenir chaud. Je vais peut-être les considérer comme mes hôtes indésirables mais subis avec pragmatisme. Il y a aussi un temps pour la guérison et le retour de la grève des douleurs, une manifestation que je ne saurais réprimer. 

Les sujets de rêveries et de réflexion ne manquent pas, et en regardant le fil d'actualité des réseaux internet que je privilégie, je suis sollicitée par les thèmes ambiants. Il s'agit toujours de la mise en avant des problèmes de société et des souffrances créées par le manque de solidarité, le manque d'empathie, la complexité des situations décrites ou leur simplification abusive, et la folie qui gagne du terrain un peu partout... Il s'agit d'une folie plus collective qu'individuelle, elle semble d'autant plus grande qu'elle est invisible et puis soudain révélée avec véhémence et souci de rentabilité médiatique. Le reproche de dire ou de ne pas dire les réalités, les conflits incessants et le manque de compréhension me font l'effet d'une absence coupable de rationnalité bienveillante. La vérité court après son sosie frelaté... La "sensure" dont parlait Bernard Noël est à l'oeuvre et elle n'est pas éradicable sans une force de sagesse décuplée et renouvelée sans répit. La pulsion d'autodestruction chez l'humain est assez déconcertante, elle est même sidérante. Ajouter du mal au mal semble le sport olympique de la planète, la philosophie n'y peut rien, la psychologie et la politique s'y épuisent. Reste la capacité du non-agir et de la suspension du jugement négatif qui permettent d'immobiliser les images du film infernal. Arrêt sur carnage et dispersion des belligérants dans le cosmos mental. Je m'aperçois que je n'ai même plus besoin de contextualiser mes remarques, ni de citer des exemples pour argumenter, cette instabilité du vivant avec ses conséquences désagréables sont immémoriales, il faut faire avec ou sans capacité à l'affronter ouvertement et sans panique excessive. Le calme d'une pensée, comme celui de la surface d'une eau stagnante où glisse une barque silencieuse est la meilleure image qui me vient au détour de mes phrases matinales. C'est une métaphore souvent utilisée en art. Elle est reposante. J'ai toujours eu peur de l'eau  pourtant, beaucoup de cauchemars avec cette thématique sans doute accentués par des films regardés dans l'enfance en noir et blanc puis en couleurs. L'eau vitale ou mortelle ramène aux origines, le fracas d'une mer démontée ou la citerne sonore , la grotte non éclairée et leur goutte à goutte ont des bruits qui ne sont pas anodins pour moi  et leur écoute ébranle tout l'édifice de mes sens au delà de la formulation. Les inondations et leurs boues sont aussi quelque chose qui me terrifie. Et cependant j'aime être dans l'eau, nager, barboter plutôt... ou sous la douche chaude, un luxe dont j'aurais du mal à me passer. Mon corps qui s'assèche comme du bois flotté a besoin d'eau, je le sens de plus en plus nettement. Je plains ceux qui n'y ont pas accès, je me demande comment on peut supporter cela. Nous sommes tous de vieux poissons exilés sur la croûte terrestre, expulsés des ventres maternels sans nageoires... j'en suis persuadée. Mais là, je m'avance un peu... il faudrait davantage de preuves... 

Aujourd'hui sera une journée chargée ( par moi-même) , j'espère avoir l'énergie suffisante pour la vivre avec facilité et sérénité. La sérénité est d'essence aquatique... Ne dit-on pas  - ça baigne ?  Et aussi que  - la vie intime est maritime  (Alain SOUCHON)... Je vais m'y replonger dès que possible. J'ai plusieurs lectures en cours et je vais les siroter...