LES JOURS S'ALLONGENT

Une page écrite chaque jour, c'est une habitude qui me voue à la vastitude des possibilités d'expression. L'heure de lever conditionne le reste de la journée, son degré de vigilance espérée. Il est très variable selon l'état du corps. Les paroles échangées dans l'endroit où je vis ont aussi une importance qui n'empêche pas le mouvement de l'esprit. Bien au contraire, "tout me nourrit" comme l'a écrit l'Ami Charles JULIET. Et s'il fallait  à présent mettre les bouchées doubles pour contrer la fuite du temps. "La chute du temps" aussi, dans les livres de Bernard NOËL ? Je me sens proche de ces deux écrivains, pour des raisons très différentes. Leur aventure intérieure extériorisée par une oeuvre littéraire m'a permis de mieux comprendre ce qui conditionne la pensée d'un homme né dans les années 30. Deux parmi tous, c'est peu, mais c'est largement suffisant pour tenter d'avancer des hypothèses sur leurs motivations et savourer leurs talents d'ouverture aux autres. Chaque vie est singulière, et personne n'a la même histoire familiale, pas même dans une fratrie. Cela est fascinant à considérer. Mais je suis à la recherche des points communs, et en particulier des blessures qui ont façonné leur détermination à écrire, à continuer d'écrire... Il y a les faits, et il y a les commentaires... une infinité de commentaires dont la provenance sera toujours sujette à contradiction. On ne peut pas parler à la place des gens qu'on regarde, même attentivement... Mais on peut approcher la braise des écritures , s'en réchauffer prudemment pour pouvoir en parler un peu. J'aime explorer ce qui me lie à certaines écritures et la plupart du temps ce n'est pas partageable. Il me suffit de continuer à penser que ça joue un rôle décisif dans mon besoin de lire et d'écrire. Là encore , un lieu commun et une expérience très généralisée. Faire aimer un livre ou une oeuvre à d'autres que soi est un travail bénévole à plein temps. J'imagine aisément les difficultés d'une telle démarche. Survient très vite l'objection du subjectif. Comment oser imposer ses propres sélections, ses intimes convictions sur la valeur d'une écriture contemporaine ? Est-il plus légitime de parler d'auteurs vivants que d'auteurs disparus ? J'ai souvent cru qu'il fallait soutenir le travail créatif des vivants , ne serait-ce que pour leur assurer un retour qui les met à l'abri du découragement. Les auteurs morts s'en moquent au moment où l'on exhume leurs textes, même célèbres ils n'emportent rien dans leurs limbes retrouvées. En écrivant Limbes je pense soudain à Jean-Bertrand PONTALIS... Il s'est interrogé à leur sujet... "Serait-ce toujours un mort qui occupe nos mères ?"