Marcel PROUST, Du côté de chez Swann, 1913

La terre peut avoir avoir des couleurs d'enfer ou de purgatoire. De

ces couleurs de feuilles mortes qui pourrissent dans le froid. De

ces traversées de tunnels qui n'en finissent pas...

 

Il suffit que la mort devance l'appel; qu'elle se pointe avant 

terme; qu'elle opère en embuscade; qu'elle vienne faucher par

surprise le blé en herbe et vendanger le raisin vert...

Son image nous laisse dans un état de grande habitude; elle

nous fait perdre nos repères. Il n'y a plus le moindre voile, le

moindre vêtement; plus d'armure pour nous protéger contre la

réalité de son rictus. Nous sommes nu, comme au premier jour;

fragile; démuni; tremblant... Notre enfance est orpheline.

 

Quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des

êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais

plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidè-

les, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des

âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout

le reste, à porter sans fléchir, sur leu gouttelette presque

impalpable, l'édifice immense du souvenir.