UNE JOURNEE BLANCHE

Une journée blanche comme une nuit blanche. Avec cette impression de ne pas pouvoir fermer l'oeil sur le réel. Et le réel ici, c'est l'espace meublé, l'absence transitoire de proches qui sont partis se promener au Pilat, l'omniprésence des livres sorte de marée insistante que je refoule à la main avec des égards appuyés. Je n'aime pas maltraiter les livres en les empilant n'importe comment. Je suis obligée d'inventer de nouveaux recoins d'asile pour eux... Je rêve d'une grande pièce unique, intégralement consacrée à leur présence à proximité d'une bonne table d'écriture en bois massif. C'est un réflexe de l'enfance que de recouvrir "la peau des livres"... ça m'a pris et appris dès l'école primaire, en admirant la maîtresse qui remet solennellement les livres de l'année, nous incombaient le changement de nom sur l'étiquette, le remplacement de la jaquette en plastic transparent que nous devons réaliser nous-mêmes devant elle. Chaque année elle réexplique sa méthode et supervise nos maladresses... Un pur moment de fierté et de sensualité que de manipuler un livre bien protégé et dont le plastic neuf ne colle pas aux doigts. Sensation de commencement joyeux de quelque chose... Apprendre en choisissant des pages inconnues sur le seul critère des injonctions de l'adulte alternant avec mon propre butinage empressé. J'ai follement aimé la rentrée des classes avant le collège. Beaucoup moins par la suite. Le plaisir a été retrouvé à partir des études supérieures où le sentiment d'entrer dans le vaste monde  des connaissances m'a étreinte puis noyée... Il fallait vivre aussi et entrer rapidement dans le monde professionnel. Longtemps mes lectures ont été exclusivement centrées sur les sciences médicales et sociales, elles me permettaient de mieux comprendre l'environnement difficile dans lequel j'avais mis les pieds. Entrer en formation à vingt ans dans un hôpital psychiatrique nécessite de se forger une armure mentale protectrice. Cela mérite un livre que j'ai commencé à rédiger... Un gros chantier dont je signale l'existence pour m'obliger à ne pas l'abandonner en route. C'est une nécessité pour moi de revisiter toutes ces années  où le quotidien a consisté à passer de l'hôpital à la maison sans répit pendant quarante ans avec seulement trois ans de congé parental pour le premier et le troisième enfant. Un marathon perpétuel qui me semble irréel aujourd'hui. Une carrière banale qui a pourtant affermi quelques certitudes sur la manière de résister à l'usure mentale et d'endurer physiquement vaille que vaille. La lecture m'a offert des petites doses d'oxygène, longtemps elle a représenté la part préservée de ma vie psychique, elle a aiguisé mon appétit  d'exploration, et mon goût de la rencontre. Aujourd'hui, avoir ralenti ce rythme effréné de vie sociale m'est indispensable. Je me sens comme une grenouille au milieu du gué ou une baleine au milieu de l'océan. J'ai conscience d'avoir peut-être vécu les deux-tiers de ma vie et j'essaie d'affiner ma lucidité pour préparer la suite que je sais imprévisible. Envie de vivre au présent et d'aimer avec discernement ce qui se présente à moi, cela  s'apparente à une philosophie très répandue de nos jours et je ne vais rien inventer à ce sujet. La seule différence est que je m'offre ici la possibilité d'en garder quelques traces, sans en surestimer l'importance. J'aimerais trouver un équilbre entre ce que je me retiens d'exprimer et ce que je crois pouvoir partager avec l'idée que cela doit pouvoir être lisible par n'importe qui. C'est la forme qui m'intéresse désormais, et elle va naviguer entre la poésie et le roman sans frontière rigide. J'aime dans l'écriture ce qui permet de sacraliser le vivant pour le protéger de l'oubli et de la cruauté. Certes ce projet est banal, et ce n'est même pas à proprement parler un projet, plutôt une obsession apaisée. Il paraît que c'est assez courant chez ceux et celles qui ont dépassé un certain âge et qui se sentent encore curieux et créatifs. Cette capacité d'étonnement si chère à certains auteurs, je la partage sans date de péremption. Vous voyez le genre...  Si vous avez lu jusqu'ici cette note, c'est, je l'espère,que nous nous ressemblons un peu... Plus nombreux dans le cercle des lectures réciproques,  on va se tenir bonne compagnie pour voir évoluer les plus jeunes, les épauler aussi par nos mots de réserve...  s'ils peuvent les entendre sans les prendre pour des "encombrants" pour leurs propres raisonnements. Nulle théorie, aucune méthode... juste un pas devant l'autre, un mot après l'autre, une joie  par dessus l'autre, les tristesses au rencart ( le plus possible)...