UNE LECTURE SATISFAISANTE

Comment parler d'une lecture aussi satisfaisante ? Des poèmes qui entrent doucement dans la voix intérieure suivis de quelques notes sur ce qu'est la poésie pour l'auteur. Un recueil constitué comme un champ d'épis qui aurait été d'abord égrené puis reconstitué magiquement sur une poignée de feuilles blanches dans un format de poche. Je ne rencontre pas souvent une telle résonance de mes propres tentatives d'écriture avec un livre contemporain et je sais que ce n'est pas dû au hasard. Tout se passe comme si cette femme existait non très loin d'ici sans que je le sache, je l'ai croisée plusieurs fois pourtant...et qu'elle portait sur sa vie visible avec ce qui l'entoure, un regard qui m'est très familier, un questionnement qui ressemble étrangement à celui que je laisse filtrer souvent dans mes propos. Cela me fait cependant émettre un léger doute sur l'universalité des sentiments quant au négatif de la vie, dans son acception photographique. Il y a dans ce passage du silence au poème une "révélation" qui n'est pas brutale, en écrivant cela, je pense au bruit de la photo qu'on agite dans les différents bains, avec une pince, pour révéler, fixer, rincer puis sécher le résultat de "prises de vue" promis à la lumière et aux regards extérieurs. Les opérations se font pourtant  dans le noir complet hormis la loupiotte rouge de laboratoire d'un atelier de développement argentique. J'y ai vécu personnellement les angoisses que suscitent les éclipses de soleil qui préfigurent la fin de tout. Ce recueil poétique est un atelier de la patience, de la connivence et du désarroi fertile. Quelque chose qui ressemble à un diadème en kit qu'on aurait voulu rendre discret, posé bien soigneusement entre chaque page. J'aime cette délicatesse de ne rien laisser dépasser qui pourrait alerter le lecteur distrait sur sa propre détresse. J'aime cette attention portée à la possibilité pour ce même lecteur ou lectrice de s'approprier le contenu du livre sans déranger qui que ce soit. Une femme à sa fenêtre et qui attend dans un appartement déserté par ses anciennes présences, familiales ou professionnelles ? Je suppose une discrétion formelle et une propension à l'empathie de longue haleine. Que reste-t-il après le déluge de mots, d'émotions, de réparations urgentes... dans un lieu aussi peuplé et feutré ? J'ai pensé à l'appartement de Marguerite DURAS ou à sa maison remplis de coussins et de bouquets de fleurs séchées. J'ai pensé à ce qu'elle disait de tous les objets et la configuration de ce qui l'entourait : "partout était le signifiant"... Tiens, elle revient ici cette idée qui me touche et que je retrouve dans les poèmes de cette femme qui a exercé la psychanalyse...L'école du silence, de la bienveillance et de l'écoute où peu d'initiés sont conviés aujourd'hui par rejet de ce type de proximité mentale entre deux êtres humains. Le coût de l'écoute paraît toujours exorbitant et ce n'est pas un hasard non plus si la méthode a été décriée même si elle s'est banalisée chez les personnes exposées aux médias. Le psychanalyste est une sorte d'éboueur de la vie psychique encombrée, mais pas que cela, si on a le goût ou la nécessité d'aller y voir de plus près. La psychanalyse peut précéder ou accompagner l'écriture personnelle assumée, authentifiant une certaine manière d'être au monde et de le comprendre avec des clés intimes et non reproductibles à l'identique par autrui. Suis-je rentrée par effraction dans un appartement cossu en ouvrant ce livre ? Peut-être, mais j'en suis ressortie sans culpabilité, je n'ai rien touché sans permission, juste promené ma lampe frontale sur des poèmes qui ressemblent à des concrétions de grotte qu'il ne faut pas déranger de leur goutte à goutte délicat. Je ne taris pas d'images mentales concernant cette lecture et c'est le signe d'un grand impact qui n'est pas près de finir. Je vais laisser retomber la lumière du recueil de Béatrice de Jurquet comme celle que je vois décliner derrière mes baies vitrées. Je vais aller rencontrer cette femme à la Librairie et lui écrire probablement une  lettre de remerciements. J'imagine qu'elle va en recevoir des brassées dans le cercle Lyonnais et j'espère au-delà.