Puisque je ne dors pas ( que je n'ai pas réussi à m'endormir), je relis chez les amis, leurs publications de réseau social ( je ne dis pas le nom)... Ainsi l'évocation de Hubert Lucot par Armand Dupuy, et je m'arrête sur un extrait de citation lu dans un lien : Vivre l’écriture, courir ce risque-là, y pressentir de quoi donner une consistance, sinon une cohérence, au fait même d’exister, Lucot l’a fait. Il a consacré sa vie à écrire ce que suppose et produit sur un humain l’expérience vécue la plus immédiate. Il l’a fait en mesurant, souvent avec le plus grand étonnement et parfois avec la perplexité jubilatoire de celui qui vient de lever un lièvre, comment le « travail du temps » ne cesse par ailleurs d’en déterminer l’allure et d’en troubler l’orientation sensible. C'est exactement ce que je vis actuellement. Impression de lever sinon des lièvres, au moins quelques voiles, au dessus de tout un continent de pensées sur la vie que j'avais laissées, faute de temps libre justement, de côté... Il n'est pas vrai ( pour moi ) que ceux qui veulent vraiment écrire trouvent toujours le temps. S'ils y parviennent, c'est qu'ils ont peut-être des dons particuliers ou qu'ils sacrifient autre chose, autant dire qu'ils ne se préoccupent plus des autres, des familiers, ils les négligent pour une raison qu'ils croient supérieure. Je n'ai pas pris cette voie là, et je ne dispose que de qualités ordinaires pour me lancer dans l'aventure. J'ai appris une langue, que je pratique depuis le début. J'en ai appris puis oublié trois autres, je n'en ai pas eu vraiment besoin, comme les maths, pour gagner ma vie. Il m'en reste des bribes, elles peuplent ma mémoire comme des musiques aimées puis perdues d'oreille et de sens, et dont j'aurais égaré les paroles. J'aime les retrouver, dans les chansons surtout. Je me sens proche de la langue inconnue comme si elle me rappelait la nécessité d'apprendre encore un peu. Mais mon cerveau n'est pas assez musclé, un chef de service  universitaire avec qui je travaille a écrit un livre : Entraînez et préservez votre cerveau ! Le titre m'a fait rire... il suggère du bodybuilding cérébral... Le livre commence par l'histoire d'un type (Lui comme exemple) qui a perdu quelque chose, ses clés ?  Finalement, c'est vraiment cela, on perd quelque chose lorsque l'on ne fait pas l'effort de se rappeler les choses qu'on rencontre, les voix qu'on entend, et ce qu'on en comprend. Mais le cerveau comme l'estomac a ses limites. On ne peut pas aller au delà d'une certaine quantité d'informations. Qui perd gagne, on y joue toute la vie. On prend des risques en permanence, ne sachant pas toujours ce dont on a vraiment besoin pour avancer. Tous les modèles qu'on a autour nous embrouillent plus qu'ils ne nous aident. On choisit quelques noms parmi des milliards pour apprendre quelques façons de penser. On fétichise des théories, on adopte des hypothèses , on admire ou on sympathise avec ceux ou celles dont on comprend bien le message et qui ne nous brutalisent pas trop dans nos certitudes. Finalement, on se limite à  quelques stratégies pour résoudre nos problèmes et on n'a pas toujours la clarté de raisonnement qu'on espérait. A ce jour, je trouve mon équilibre dans la réflexion et la poésie, mais ne me contrains pas à les pratiquer de manière laborieuse. Je les envisage comme des possibilités accessibles pour garder une distance entre moi et l'accélération des événements. Wait and see... autant que faire se peut. J'ai du mal à partir de quelque part de manière précipitée. J'ai besoin de sas, de sursis, de lenteur d'execution. Les familiers croient le contraire... "Quand je vois tout ce que tu fais... " me disait-on hier gentiment... Alors que justement, je garde l'impression de n'avoir encore rien fait qui émane vraiment de ma propre volonté... "Ne rien vouloir"... me disait Charles JULIET, le vouloir c'est l'avoir... vouloir savoir pour pouvoir, pouvoir dominer est une erreur d'itinéraire... Je ne serai pas la dernière à répéter le lieu commun de dire que vivre est traverser un rêve qui est toujours trop court... Ce constat ne me rend pas amère. Il m'oblige un peu à revoir ma vitesse d'éxécution... "Trop de brouillons" depuis l'enfance, peut-être l'angoisse et l'insatisfaction d'un travail saboté. Je n'ai pas envie d'écrire en laissant croire que je sais comment écrire "une bonne fois pour toutes". Les mots arrivent facilement, et je les traite comme de petits ruisseaux aveugles à canaliser. Comment fabriquer les canalisations mentales pour ne pas perdre l'eau et irriguer les années qui viennent... Me revient un poème de Charles qui est l'un de mes préférés, il est un peu ancien , et résume toute sa trajectoire. Je le relis toujours avec plaisir, dans la "voix basse", presque un murmure qui est la sienne :

  

chassé
livré à la nuit et la soif

alors il fut ce vagabond
qui essaie tous les chemins
franchit forêts déserts
et marécages
quête fiévreusement
le lieu où planter
ses racines

cet exilé
qui se parcourt et s’affronte
se fouille et s’affûte
emprunte à la femme
un peu de sa terre et sa lumière

ce banni que corrode
la détresse des routes vaines
mais qui parfois
aux confins de la transparence
hume l’air du pays natal
et soudain se fige
émerveillé