La vie en désordre

 

  [...] Il y a un lieu infranchissable.

  Peut-être n'est-ce pas un obstacle, ni un abîme, mais une

tentation.

  Et le comble, l' un peut s'inverser en l'autre, devant vous.

  Ce lieu apparaît par hasard, puis se dérobe. Un jour les

mots vous manquent et,soudain, voici l'abrupt, le vide en

haut ou en bas, sans horizon.

  Dès lors, il vous semble avoir atteint une extrêmité

puisque vous êtes sur un bord, mais impossible de fixer ce

bord et par conséquent d'y résider plus que le temps d'un

clin d'oeil.

  Aussi n'êtes-vous sûr de rien, sauf d'une image et d'une

impression qui longtemps cous violentent. Et vous retournez

vers son origine pour voir de quoi il s'agit, mais prudem -

ment, et comme on touche à une blessure.

 La chose dite en disant ce qui précède fat référence à du

connu alors qu'elle est en vous l'inconnu même. Un inconnu

que vous essayez de définir comparativement.

Vous avez entrevu une sorte d'au-delà de la pensée, à

moins que ce ne soit plutôt un en-deçà... Maintenant,

votre pensée refuse d'envisager une région pareille pour la

raison qu'elle ne saurait penser ce qu'elle ne contient pas 

et que, par ailleurs,son en-dehors ne saurait exister.

  La pensée, bien sûr, peut souffrir d'un épuisement, mais

cet épuisement ne saurait être qu'interne à son mouvement.

 N'en va-t-il pas de même du langage, qui est inséparable

de la pensée même si tout ce qu'il dit ne mérite évidemment

pas d'être qualifié de pensée . [...]

 

 

Bernard NOËL , La Vie en désordre,

L'Amourier Edition, 2009.