Patrick LAUPIN

 

 PREMIER VOYAGE 

 

Matin endormi sous la lumière

et les feuilles dans le jour des arbres

vide céleste

 

vingt ans après presque

frisson à foeur de peau

devant les mêmes paysages

 

le roux penché des arbres

qui me fait lever les yeux

petit frisson du corps

veste verte 

 

courbe du grand fleuve où lumine le vieil invisible, puis

des pensers qui sont comme des oiseaux incolores dans la

vitesse inapprise des gestes, l'immobile muet du désir et

des mots comme des touchers dans le grand vide irrévélé

clair de la fenêtre du ciel

 

je me souviens du même voyage en train quand j'étais en-

fant, mon oncle me tient par la main. Cavaillon, Tarascon,

Beaucaire, Nîmes, Alès enfin. Puis La Grand-Combe. Tres-

col. La Levade. On a les genoux calés contre les baluchons,

je cherche sa main, je ne peux pas dormir malgré la fatigue

de fumée du charbon, de noir sommeil de la locomotive,

il porte dans sa voix le soleil d'où nous allons

je le vois grand, son visage est calme, refermé mais sou-

riant, il y a dans sa stature le violent embrasement du

soleil rocailleux des voix, du pays tourmenté cévenol. Je

ne dois pas le perdre de vue sinon je serai seul

 

 

 

Patrick LAUPIN, Les Visages et les Voix, Le Chemin de la Grand Combe, 

La rumeur libre éditions, 2008, p.27-28.