Jouer avec l'enfant depuis le matin, lui faire prendre son bain, le nourrir, le changer, lui apprendre à faire ses besoins sur un pot, à s'habiller , se déshabiller, se laver les dents, chercher du miel pour l'ours dans les oreilles, se brosser les cheveux,  lui lire des histoires, chanter des comptines rigolotes... Ah les cro cro cro... diles  lui parler de son père, de sa mère ( un p'tit peu), occupés à préparer un concert à l'Ecole de Musique du quartier. Lui au saxo, elle à la batterie. Et lui plus tard ?  A la flûte dit-il ( traduire pipeau qu'il a déjà essayé). Prendre soin de ce petit homme de 28 mois est un bonheur à temps complet. En travaillant, nous n'avons pas pu nous occuper avec autant de lenteur de nos trois enfants , espacés de trois ans... Il a fallu courir, accompagner à la crèche, chez la nourrice, puis à l'école. Sauf pour le premier, cette étape de l'acquisition du langage est passée à la vitesse de la lumière. Pendant qu'on s'occupe d'un enfant, le temps est suspendu. Réinventer tout le processus de notre propre enfance, ses étonnements, son extrême attention aux sons, aux gestes, aux mots prononcés. Il répète tout ce qu'il entend et cueille les sonorités qui lui plaisent... A midi , "une pluie de poivre " sur ma purée de pomme de terre l'a enchanté... Il n'en faut pas plus... De même , à l'arrivée : " Bonjour mon petit pingouin ! ". Son rire, le ton de la journée était donné... Aucune place à la mélancolie malgré la pensée rivée à l'amie corse en deuil...  La vie nous oblige à compartimenter les émotions dans des boitiers étanches, il faut  savourer l'instant présent ...

Au courrier ce matin, une enveloppe de Charles JULIET.  Une note de journal, un message à l'encre bleue et un grand article de journal :  Rubrique Science & médecine du Monde. Le titre : demain des soignants heureux ? 5 pages, qui parlent d'un sujet que nous avons souvent abordé ensemble depuis 1997 : Hôpital . Remettre de l'humain au coeur des organisations... L'approche comptable du soin a des effets pervers... C'est une belle suite à nos discussions. Il sait que je vais écrire sur mon métier et que je l'ai exercé pendant quarante ans avec passion... C'est pour moi le moment du bilan... Pour lui, le moment du dernier journal publié qu'il prépare. Les lignes qu'il a manuscrites me comblent et plairont à ses lecteurs fidèles. Charles JULIET n'a jamais triché en écrivant et son endurance est à la mesure de son humilité. Il n'a rien voulu demander... Il a accueilli tout ce qui est venu à lui, depuis les années sombres et les années où la lointaine lueur s'est rapprochée. Il est un homme apaisé, sinon heureux. Son amitié est un cadeau du destin.